Il y a 7 ans, jour pour jour, je te serrai dans mes bras pour la dernière fois. Et tu me disais je t’aime. je t’aime, comme aimer plus n’est pas possible. Mais qu’est-ce que t’as foutu ? pourquoi t’es parti ? Il s’en est passé des choses tu sais depuis ton départ. Des bons moments, et des moins bons. Dans les moins bons, je t’engueule, et je te dis « mais pourquoi t’es plus là ». Et dans les bons je t’engueule, et je te dis « mais pourquoi t’es plus là ». Et tout au fond de moi, je sais que tu n’as jamais cessé d’être là <3

Cette nouvelle, je l’ai écrite quelques jours, quelques semaines, quelques mois après ton départ. Elle a été publiée en 2013, dans le recueil de nouvelles de l’association Lélia. Cette année là, le thème, c’était « Miroir ».

Vous pouvez le trouver sur lepreduplain.com

Mon Précieux Héritage

Je n’aime pas les miroirs parce qu’ils ne révèlent que ce que l’on veut bien y voir.  On ne voit dans le miroir que ce que nos deux yeux nous donnent. Une carcasse tronquée de son âme, de son aura, de son intériorité. Pour reprendre les mots du Maître Saint Exupéry, « l’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur ».

Tu n’as pas vu que tu étais anormalement jaune. Même si tu ne te sentais pas en forme.  Tel un enfant que l’on ne voit pas grandir au quotidien comme quelqu’un qui le verrait tous les mois, on ne voit pas dans le miroir les changements progressifs. Surtout si on refuse de les voir.

Un ami à toi m’a dit les yeux remplis de bonté que je te ressemblais. C’est le plus beau compliment que l’on puisse me faire. Mais quand je me regarde dans le miroir, je ne te retrouve pas. C’est quand je vais chercher à l’intérieur de moi-même que je te trouve.

Tu es né dans le petit village de Capestang, au cœur du pays Bitterois, qui t’a laissé en héritage ce bel accent chantant qui était ta marque de fabrique et que tous ceux qui te connaissaient appréciaient à sa juste valeur, une harmonie parfaite entre ce chant rond et ta personne, simple, généreux, plein de bon sens et d’altruisme, d’une grande intelligence, sans jamais te prendre trop au sérieux, mais toujours en assumant haut la main tes responsabilités.

Outre ton intelligence et ta grande capacité de travail, tu avais une grande et belle intelligence du cœur.  Tu m’as transmis tes valeurs de bien, de bon et de juste, à l’échelle humaine et individuelle, mais aussi à l’échelle planétaire. Tu disais que pour dire les choses simplement, il fallait être allé d’abord au cœur du sujet, l’avoir examiné, analysé, décortiqué et digéré plusieurs fois, parfois pendant plusieurs années. Tu croyais dans le travail et la persévérance.

Tu aimais la convivialité, les moments en famille, entre amis, tout ce que tu aimais, tu le partageais avec un bonheur affiché où tes yeux pétillaient de plaisir : gastronomie, vins, musique.

La musique. Une passion qui t’a aidé dans les épreuves les plus difficiles de ta vie. Initié par mon grand-père, ton beau-père, qui était violoniste et un maître dans l’art d’écouter la musique, écouter plutôt qu’entendre, tu tenais à la distinction, nous révèlera un de tes amis avec lesquels tu partageais cette passion. Tu leur confieras aussi que les espaces sonores te permettaient de laisser parler ton cœur et ton imagination, qu’ils libéraient chez toi des forces plus fortes que le désespoir. Que la Musique est un remède contre la peur du silence et une couverture de la vacuité.

Musique classique, plutôt opéra, plutôt italien. Tu nous as baignés mon frère et moi dans cette culture.

Que les trompettes d’Aida ont raisonné dans nos oreilles sur le canapé à fleurs jaunes du grand-père. Tu nous as amenés à cet art : Hamlet, Aida, Roméo et Juliette, le Barbier de Séville, les noces de Figaro, Turandot, les Contes d’Hoffman, Rigoletto et beaucoup d’autres. Orange, théâtre romain de Lyon, Bastille, Liceo à Barcelone, Garnier, Opéra Comique, Salle Pleyel, et j’en oublie.

Quand une voix te bouleversait, c’est dans le non verbal que tu exprimais toute la profondeur de ce que tes sens d’initié percevaient. En particulier tes yeux qui brillaient d’un éclat merveilleusement beau et pétillant. Tu avais dépassé le Maître dans l’art de recevoir la musique. Un artiste sans autre instrument que le cœur et la sensibilité.

Et pas que l’opéra… Brassens et Bobby Lapointe ont bercé mon adolescence et ont rempli la voiture de chants et de joie lors de nos voyages fréquents. Brassens était un grand poète, un amoureux de la langue française et de la vie, qui parlait juste et bon.

Lorsque Pavarotti est mort, d’un cancer du pancréas, tu m’as dit que ce cancer était le pire qui soit. Aussi, quand le verdict est tombé, après ton opération, tel un couperet cinglant et violent, tu savais, je savais, et nous savions tous deux que l’autre savait. C’est un monde qui s’est écroulé pour moi, l’effondrement de cette certitude qui accompagnait la petite fille que j’étais, que tu étais invincible et immortel. C’est un monde qui s’est écroulé pour toi, ton monde. Je te voyais te débattre dans ta détresse, et ne trouvais pas le chemin pour te rejoindre, impuissante et désemparée. Alors, les mots devenant tout à coup des remparts infranchissables, j’ai essayé de t’accompagner autrement, par les massages et les odeurs. Une manière autre d’être avec toi, et de te faire du bien. J’aurais tellement aimé pouvoir faire plus.

Je n’aime pas les miroirs parce qu’ils révèlent ce que l’on aimerait ne pas voir. J’aurais aimé que tu ne voies pas ton visage s’amaigrir au fil des semaines, ni tes épaules et tes grandes mains si puissantes devenir frêles.

C’est en Novembre, ce mois triste et macabre, que tu as quitté ce monde. L’automne en était à sa fin fracassante et éclatante dans cette dernière bataille contre le froid glacial, la nudité et le vide de l’hiver.  Et tu te débattais, les bras levés au ciel, dans ta dernière bataille pour la vie. Jusqu’à ce que tu finisses par les baisser. Pour la première et la dernière fois.

Décembre : L’hiver a fini par gagner la bataille. Les arbres sont nus, les couleurs sombres et lourdes ornent à présent ce paysage pelé et dévasté qu’est mon cœur, gelé par la neige et la glace.

Et cette peine, brûlante, que j’éprouve quand je pense aux souffrances que tu as traversées, et l’autre, glaciale, qui m’assaille à la pensée que tu n’es plus là, avec ton sourire, tes clins d’œil, ta voix, et tes grandes mains dans lesquelles je glissais les miennes quand elles étaient meurtries.

Juin. Tu me manques. Cruellement. Terriblement. Douloureusement. Il y a des moments si tristes où je dois faire face à la réalité de ton absence, des moments de mélancolie lorsque l’espace d’un instant quand le téléphone sonne, je me dis, tiens ça doit être Papa, et que je réalise que non, ça ne sera pas toi.

Mais tu es là malgré tout.  Dans ma tête et dans mon cœur. Dans mes rêves, et lorsque je suis en mesure d’écouter les signes, tu es là aussi autrement, par moments, que je ne choisis pas.

Il est un endroit dans mon Jardin Secret, au pied d’un Marronnier Blanc Géant, où j’aime aller me promener lorsque j’ai besoin de me ressourcer, de réfléchir, prendre de la hauteur, trouver des réponses, poser des questions. A l’image de cet arbre tu étais un bon géant, un roc solide, puissant, un Sage, qui portait lourd et vrai, sans plier, avec un Amour inconditionnel et infini.  Tu es le bon et riche terreau sur lequel nous avons poussé mon frère et moi, et nous avons la tâche de le rendre encore plus beau et encore plus riche pour le transmettre à nos enfants, à l’image de ces troncs que porte le Marronnier, qui se divise et semble porter quelque chose de plus fort et plus grand que lui.

J’aime les miroirs, pour ce qu’il y a derrière, de l’autre côté. Alors que le miroir réfléchit un monde existant, du présent et du passé, donne un cadre défini et enfermant, l’autre côté nous projette dans l’inconnu, le futur, un monde qu’il ne tient qu’à nous de façonner, de construire.

Et derrière le miroir de la salle de bains, il y a un après-rasage pas comme les autres….Ton après-rasage, celui que tous les matins, tu appliquais sur le visage après le rituel du rasage. Et lorsque tu t’en allais tôt le matin pour aller travailler, que nous n’étions pas encore levés pour l’école, tu ne partais jamais sans nous faire un bisou claquant et parfumé. Ce parfum frais et citronné, c’est un câlin de toi, c’est Chamallow, c’est réconfort. Il me suffit d’ouvrir la bouteille et de l’humer pour redevenir petite fille, me sentir aimée et protégée, et te retrouver. Des matins embrumés me reviennent, entre deux eaux, où j’avalais un biberon blottie au creux de tes bras.

Bien d’autres souvenirs encore avec cette odeur magique de ton après-rasage, tous emprunts d’Amour infini, comme aimer plus n’est pas possible…mais autant Oui.

Pauline Dumail

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